Mise en abîme

Aujourd’hui je commence à avoir peur de moi.

Toutes mes démarches vont dans le sens d’un mieux, d’une meilleure compréhension de moi, de mon fonctionnement, d’un désamorçage des mécanismes mis en place il y a plus de 20 ans.

Mais j’ai l’impression que plus je plonge en moi, et plus ma pensée se morcelle et se décompose.

Je me suis toujours observé penser. J’ai toujours senti cette pensée surgir de l’arrière de mon crâne et observer les autres pensées, jusqu’à ce qu’une autre la remplace et l’observe à son tour.

Une mise en abîme incessante, perpétuelle, sur laquelle je n’ai aucune prise.
Et j’ai toujours cru que c’était ainsi que chacun pensait, qu’il n’y avait là rien de particulier.

Il paraît que je dois accepter le fait que je fonctionne différemment de la masse.
Mais plus je m’en rends compte, et plus ce sentiment devient insupportable à vivre au quotidien.

Confronté à l’analyse des autres, à leurs modes de pensée, j’arrivais jusque là, bien qu’avec peine, à me dire que j’étais trop impatient, à me détacher de cette lenteur, de ce besoin d’exprimer longuement, en détails, un raisonnement haché, de cette nécessité de m’expliquer pendant d’interminables minutes ce qu’aux premiers mots j’avais déjà compris.

Bien sûr, j’ai toujours eu envie de leur crier cette impatience, de leur dire, alors qu’ils commencent maladroitement les premières étapes de leurs raisonnements, qu’il n’y a pas besoin de continuer.

Sauf qu’à ce moment là, eux-même n’ont pas compris, vraisemblablement incapables de mener plusieurs raisonnements de front, de les contredire au fur et à mesure de leurs avancements respectifs et parallèles.
Et après ces fastidieuses explications, dont les nombreuses dérives ont généralement raison de mon attention, il y a toujours ce besoin de tout recommencer, de tout revoir à chaque fois, pour se rassurer, pour être sûr de bien comprendre.

C’est là un véritable enfer que de se rendre compte, alors même qu’une personne essaie de nous expliquer quelque chose, que cette dernière n’a elle-même pas compris, et qu’elle a besoin de s’expliquer à elle-même son propre raisonnement à travers un interlocuteur, pour pouvoir enfin se l’approprier.

Et ça l’est d’autant plus qu’en une fraction de seconde, je vois le raisonnement fini, sans en connaître les circonstances, je vois les étapes nécessaires à sa construction, je décompose et analyse chaque partie, structure ce qu’il me faudra répondre, imagine et contredit chaque version potentielle de la discussion qui s’en suivra fatalement.

Un enfer, oui, mais aujourd’hui c’est pire encore.

Maintenant je sais que c’est n’est pas juste de l’impatience. Maintenant je sais qu’il s’agit là de la pensée moyenne, et que c’est la mienne qui n’y est pas adaptée.

Et dans ces moments, je sens désormais encore une autre pensée se détacher, pour décortiquer mon propre raisonnement, mon impatience, mon envie que les choses se passent plus vite, plus directement.

Celle-ci peut voir et comprendre la rage que je contiens. Elle peut voir à quel point cela me fatigue de la retenir, à quel point cela me fait mal de la refouler encore et encore.

J’ai peur de lâcher prise, de ne pas le supporter d’avantage, de me laisser aller à cette rage et détruire un peu plus ce masque et cette façade qui rendait mes contacts sociaux possibles, à défaut d’agréables.

Un point pour les abysses. La bataille continuera demain. Aujourd’hui, elle est perdue.