Je me rends compte que je n’ai pas encore pris le temps de parler des mes premières séances de catharsis.
Et je me rends compte également qu’il me paraît nécessaire, pour moi, quoi qu’il advienne, de laisser une trace écrite de ces expériences qui, il est vrai, m’auraient fait doucement sourire il y a quelques années de cela.
D. m’en a parlé un soir, alors que nous étions encore ensembles, alors qu’elle cherchait toujours désespérément à me sauver, à nous sauver, à briser cette lente progression vers la destruction, vers un désespoir fatal aux sentiments, même les plus beaux, même les plus pures.
Ai-je esquissé un sourire, douce façon de dire «nous verrons cela plus tard», ou ai-je encore retourné tout cela contre elle, parce que je ne voulais pas l’entendre?
L’approche m’avait pourtant intrigué. Et en même temps fait très peur.
Aller rechercher ses émotions, se mettre en face de ses peurs les plus lointaines, enfouies depuis si longtemps, voir et comprendre ce mal-être qui a façonné au fil des années sa propre conscience.
Une démarche tellement nécessaire et évidente, mais qui fait si peur à un esprit qui ne veut surtout pas s’aventurer au delà de sa propre pensée, la seul chose qu’il croit encore contrôler, et dont il n’arrive plus à s’extraire.
Pas maintenant… Plus tard…
Simplement parce que je n’ai pas su lui avouer que j’en avais envie, que j’avais envie d’essayer, que j’avais envie d’aller mieux mais que je n’osais pas le faire seul.
Je marchais dans mes habits neufs de la grande confrérie du vice, comme un enfant de dix ans dans l’armure d’un géant de la fable.
Il est trop tard – je me suis fait à mon métier. Le vice a été pour moi un vêtement, maintenant il est collé à ma peau.
A. De Musset – Lorenzaccio, III, III
Le vice ou le mal-être, collé à ma peau, comme à celle de Lorenzo.
Trop tard pour aller mieux. Impossible de revenir en arrière, ou de s’avouer que c’est encore possible, tellement l’obscurité est rassurante quand on la côtoie depuis si longtemps.
J’avais envie qu’elle le comprenne. Qu’elle comprenne à quel point cela me faisait peur, et à quel point j’en avais envie. Qu’elle comprenne enfin, au delà des mots, que seul mon esprit s’y refusait, et que mon coeur, lui, ne désirait rien d’autre que de pouvoir accepter enfin ce bonheur qu’elle m’offrait, quitte à s’extraire de cette conscience malade qui le paralyse.
Trop tard. Mes peurs ont eu le dessus, et j’ai laissé une fois encore mon esprit détruire ce qui aurait pu l’empêcher d’avoir si mal, de se sentir si seul.
Pourquoi faut-il qu’il soit toujours trop tard pour réaliser à quel point on aime, à quel point le reste n’est pas important?
Cette question demeure sans réponse, et continue de torturer mon âme fatiguée.
Le rendez-vous a pourtant été pris. Pour une fois, semble-t-il, la tristesse d’avoir perdu cette douce lumière, de l’avoir perdue elle, a été plus forte que ce mal-être dans lequel je crois me sentir si bien.
C’est évidemment en proie à une profonde appréhension que je m’y suis rendu.
Je ne pensais pas que cela marcherait, que je serais capable de me laisser aller.
De toute façon, qu’en tirer? Le concept d’inconscient n’est-il pas après tout une vaste supercherie, destinée à se libérer de ses responsabilités?
Et quoi qu’il en soit, mon conscient n’est-il pas trop présent pour se laisser déconnecter de la sorte, et laisser ressortir toutes ces choses qui ne peuvent au final pas avoir de réelle importance?
Enfin, pourquoi tenter cette expérience alors qu’il est déjà trop tard, qu’elle est déjà si loin?
Je m’assois, expose la situation actuelle et générale, ma vie sentimentale, la rupture, mes souvenirs, mon enfance, mon adolescence, les insomnies… Standard.
Et puis cela change. Je dois fermer les yeux, et visualiser une situation donnée.
Quelques questions sur ce que je vois, sur mes impressions. Visiblement je suis prêt, je suis réceptif.
Qui aurait pensé cela? Bien des personnes sans doute, mais pas moi.
La catharsis peut commencer.
Je m’allonge, et l’on me laisse me détendre. Des chants d’oiseaux, de la musique douce, et finalement des voix. Je reconnais des techniques de sophrologie.
Et puis les voix se partagent. Deux histoires me sont racontées, en simultané, une dans chaque oreille.
Hypnose.
Je plonge. Perds le contrôle.
Je me retrouve assis au milieu d’un champ, entouré d’arbres dont seules les silhouettes se détachent sur un ciel orange vif.
Le crépuscule. Pas un bruit. Je me sens bien, seul.
Et puis quelque chose s’avance vers moi, doucement. Un loup, sorti de nulle part, qui s’approche lentement.
Il paraît décidé, mais se déplace avec précaution, observant chacun de mes mouvements, se tenant prêt à parer un mauvais coup.
Je me laisser encore aller. J’ai conscience à ce moment qu’il doit s’agir d’une représentation de ma propre personne.
Et tout s’emballe. Je vois son visage, et j’ai envie de pleurer.
Il a l’air vieux. Les yeux sont doux, calmes. Une douce mélancolie s’en dégage, comme s’il y avait trop longtemps qu’il errait en ce monde.
Mais ils brillent d’une lumière sereine, et tellement belle.
Le reste me glace. Son visage est massacré, labouré par des cicatrices. J’ai du mal à le regarder.
Comment est-ce arrivé? Comment a-t-on pu lui faire cela?
Et surtout pourquoi suis-je en train de me représenter ainsi?
Il est maintenant vers moi. Je me vois couché par terre, contre lui, en boule.
Le thérapeute revient, la séance commence. Le rêve s’arrête, et un autre commence.
Il me place sur une plateforme. Ciel bleu, immaculé, une épaisse couche de nuages blancs en dessous de moi.
Je visualise, mais mes nuages sont gris. Presque noirs.
Sans importance me dit-il. Il continue à me guider, à me dire ce que je dois visualiser.
Cela fonctionne. Les images sont en places. La seule chose que j’ai à faire est de lui dire comment je vois les choses.
Je descend donc lentement de cette plateforme, et arrivé en bas, il me demande de choisir une direction.
Je choisis de partir à l’arrière. Je monte une pente, et il m’annonce que je suis arrivé à l’entrée d’un tunnel.
Tout un programme. Et pourtant le tunnel est là.
Plutôt une grotte en fait.
Je dois y entrer, avancer, et raconter ce que je vois.
Le plafond devient plus haut, et j’arrive vers un lac. L’eau est noir, et semble froide.
Il me fait le traverser. Arrivé sur l’autre rive, il n’y a plus aucun passage.
Je dois sortir de l’eau, me coller contre la roche et essayer de sentir ce qu’il se passe dans mon corps.
Je n’en sais trop rien, mais je le fais. Et reste là, de longues minutes sans doute.
Il est ensuite temps de ressortir.
Je vois alors sur la droite un autre passage, que je n’avais pas remarqué en arrivant.
Il n’y a aucune lumière, tout est sombre, et un légère brume y flotte.
Je n’ai aucune envie de m’y aventurer, et je le lui dit.
Par chance, ce n’est visiblement pas le moment. Je rebrousse donc chemin, et sors de ce tunnel. La séance est terminée.
Je reviens doucement à moi. J’ai l’impression d’avoir rêvé, et de ne pas en être encore totalement revenu.
La situation me paraît tellement étrange. Comment ai-je pu me laisser aller à cela? Comment se fait-il que ma pensée ne s’en soit pas évadée, n’ait pas tenté de rationaliser et de revenir au concret?
Je lui parle du loup, et je sens les larmes monter, sans savoir pourquoi.
J’essaie d’analyser, et je me rends compte que ce qui me fait mal, c’est de m’être représenté ainsi, couvert de cicatrices, massacré par le temps et la folie.
Je suis surpris de la réponse. Mais elle me fait beaucoup de bien.
Le loup serait une représentation de mon côté sauvage et instinctif, dont je me suis coupé.
Cette partie a vraisemblablement été blessée, il y a longtemps, mais est en train de revenir à moi. Une sorte de réconciliation.
Le reste de la séance s’est visiblement bien déroulée. La symbolique est en place, me dit-on.
Il est donc possible de continuer, d’aller voir plus loin.
Je prends donc un autre rendez-vous, pour une séance complète cette fois.
Je rentre donc chez moi, très troublé par cette expérience, mais impatient de la renouveler.
J’ai l’impression que ce n’était pas réel, que l’on va m’enfermer si je m’aventure à raconter ce que j’ai ressenti, ce que j’ai vu.
Et en même temps cela s’est passé. Je n’ai eu aucun mal à me laisser emporter dans cet état entre le conscient et l’inconscient.
Et peut-être D. avait-elle raison.
Et peut-être vais-je en tirer quelque chose, commencer à comprendre.
J’ai envie d’essayer, de continuer.
Et nous verrons bien où cela me mènera.