La première partie de la séance fut donc un échec.
Mais elle était loin d’être terminée.
Devant mon incapacité à entrer en contact avec mon subconscient, une technique différente me fut proposée.
EMDR: Eye Movement Desensitization and Reprocessing – Désensibilisation et retraitement de l’information par mouvements oculaires.
La technique est simple. On fixe une image mentale, un souvenir. La tête droite, sans bouger autre chose que les yeux, on fixe une lumière, se déplaçant rapidement sur des diodes.
Déconnection du cerveau, réactivation de zones enfouies pour se protéger.
Restait donc à trouver un souvenir, douloureux si possible.
Je ne savais pas trop. Mon enfance avait été plutôt heureuse, quand bien même un psychiatre verrait en ces mots une zone floue, potentiellement dangereuse, et malgré cette mélancolie chronique, dès le plus jeune âge, que je peux maintenant essayer d’observer et analyser.
Et puis je pense à ma grand-mère. A son décès, quand j’avais 4 ans.
J’ai beaucoup de souvenirs de ma petite enfance. Il paraît que c’est courant chez les HP.
Celui-ci est très net. Trop net visiblement, pour ne pas cacher quelque chose.
Personne n’a su ce qu’il s’était passé. Elle se sentait partir. Diagnostique de dépression, puis de parkinson, puis de nouveau de dépression.
De nombreux hôpitaux, des médecins différents, des avis différents. Je ne l’ai pas vue durant cette période. Trop petit sans doute.
Et puis elle est partie. Finalement, c’est elle qui avait raison.
Le corps a été ramené à la maison, chez elle, plusieurs jours, pour que les proches puissent lui rendre un dernier hommage. C’était la coutume.
Le cercueil a été placé dans la chambre dans laquelle nous jouions habituellement, ma soeur et moi.
Je revois cette pièce. Le cercueil, ouvert. Le temps, arrêté.
Et je la revois, elle, blanche, le visage serein, détendu. Une robe bleu foncé, ornée de petites fleurs blanches.
Tout est net. Gravé dans ma mémoire, plus net encore qu’une photo.
J’ai passé beaucoup de temps à côté d’elle. Je ne me l’explique pas.
Avais-je réellement compris? Voulais-je faire comme les adultes?
Et puis je lui ai pris la main. Elle était froide, sans vie. Et j’ai reculé.
Mais je suis resté. Assis sur un petit banc, juste à côté. Et dès que je pouvais, je retournais la voir.
J’aimais énormément ma grand-mère. Je savais que cette période avait du être difficile, pour l’enfant que j’étais alors.
On est forcément triste quand quelqu’un meurt. Je ne me souviens par contre pas d’avoir pleuré.
Je repense donc à cette scène, et fixe la lumière. Cela dure un moment.
Je revois les détails, toujours bien présents, toujours aussi nets.
Et puis je me vois, ou plutôt je m’imagine, moi, adulte, entrer dans cette pièce.
Il y a ce petit enfant, sur son banc, qui attend, sans bouger, le regard perdu, à côté du cercueil.
J’ai envie de lui prendre la main, de le faire sortir, de l’emmener dehors, d’aller jouer avec lui.
Tout, mais pas ça. Il n’a rien à faire ici, dans cette pièce, à contempler la mort.
J’éclate en sanglots. Je sens des larmes vielles de presque 25 ans ruisseler sur mon visage.
Je n’aurais pas du être là. J’ai été aspiré par ce vide, et mon tout jeune esprit n’a pas pu, pas su s’en protéger.
Plusieurs semaines après, les larmes coulent toujours lorsque j’en parle. Mais je sais que ce ne sont pas les miennes, et qu’il y a à quelque part un enfant qui a besoin de verser ces larmes, et dont les blessures ont besoin d’être soignée, pour qu’il puisse partir en paix vers un endroit où il n’aura plus jamais mal, ou il ne sera plus jamais seul.
Je réalise aussi à quel point ma pensée s’est dissociée, à cette époque.
J’ai ainsi pris pour la première fois un masque, que je porte toujours depuis. Un apparence tranquille, heureuse, pour cacher que j’allais mal, pour masquer à quel point l’intérieur était ravagé, et à quel point il souffrait.
Je commence, 24 ans plus tard, à comprendre comment je me suis construit, pendant toutes ces années, ce que j’ai du inconsciemment me dire, alors que j’avais 4 ans et que je me retrouvais pour la première fois confronté à la mort, dans toute sa splendide froideur.
Pourquoi donc s’attacher à quelqu’un? Pourquoi donc éprouver des sentiments, de l’amour?
De toutes façons, l’on fini seul, abandonné et triste.
Les sentiments… Quel absurdité!
Autant s’en prémunir, et ne plus rien ressentir. C’est plus simple, il ne peut ainsi pas y avoir de déchirement, d’abandon, de tristesse.
Et il est nécessaire de détruire immédiatement les moindres soubresauts de cet âme qui espère secrètement aimer, et être aimé. Ne pas les laisser s’installer, surtout pas. C’est trop dangereux!
Détruire, pour me protéger du bonheur, qui peut faire si mal lorsqu’il nous est arraché. Et donc souffrir. Souffrir pour éviter de souffrir.
Toute ma vie est là, contenue dans un seul instant, où un môme a perdu son innocence, et s’est finalement perdu face à ce qu’il ne pouvait pas encore comprendre.
La suite de ma vie n’a été que destruction, lente et inconsciente.
Les masques sont désormais collés à ma peau, et je suis incapable de me rappeler ce qu’il y avait un jour dessous.
Elle ne bougeait plus
Calme
Et sereine
Sur son lit de mort.
Ses cheveux relevés
La bouche fermée
Elle semblait attendre
Avant d’ouvrir les yeux.
Les mains jointes
Sur sa poitrine
Elle était blanche
Et sèche.
«Réveille-toi»
Semblait-il lui murmurer
L’enfant ne comprenait pas
Hier, elle était encore là.
Lentement
Il lui prit la main
Et il recula
Elle était froide.
Alors il comprit
Ce n’était plus elle
Juste une poupée de cire
Avec laquelle il ne jouerait plus jamais.
J’ai écrit ces quelques mots quand j’avais 20 ans, un soir, sans réaliser.
Maintenant je sais. Mais je sais aussi que le mal est fait, que je ne reviendrais pas en arrière, et que la douleur continuera de me suivre, peut-être moins présente, mais toujours là, se rappelant à moi dès qu’elle le jugera nécessaire, dès qu’elle me sentira s’éloigner d’elle.